La nuit fut calme au dehors, mais les draps laissaient paraître une agitation nocturne intense. Jules avait sombré rapidement. Non pas qu'il fut insensible aux charmes de Gabrielle, mais l'adrénaline déversée dans son corps par les émotions qu'il avait vécues la veille avait été la plus forte. Le ciel commençait de s'étaler en nuances de gris sur la toile parisienne. Les premiers travailleurs, les oubliés des matins langoureux, trainaient leurs semelles sur le bitume vierge des empreintes de la veille. Il fallait recommencer. Le même lever, le même aller pour un même retour, la même odeur fraîche de l'aube emplissait leurs narines.  Leur corps se prêtait, insensible, à ce rythme sempiternel. Gabrielle tenait dans ses mains une tasse de café et laissait ses pensées errer entre les jalousies.  Elle soufflait doucement sur le liquide encore trop chaud, et inspirait cette vapeur intime d'un matin clandestin. Elle tourna la tête et vit Jules assis sur le lit, les cheveux ébouriffés, qui se tenait la tête et semblait ne pas comprendre ce qu'il faisait ici. Il leva les yeux et un large sourire éclaira son visage en voyant la jeune femme. "J'ai dormi longtemps ?" lui dit-il d'une voix rauque. "Non, il est sept heures. Je croyais que vous dormiriez davantage" repondit-elle en buvant une première gorgée de son breuvage brésilien. "Vous avez tellement bougé que j'ai cru un instant que vous alliez tomber". "C'est hier soir que je suis tombé. J'ai quitté mon perchoir pour atterrir sur la planète Gaia... Comment te remercier ?". Le tutoiement soudain de Jules serra l' estomac de Gabrielle. Elle s'en saisit, et libéra par ce simple pronom, toute l'attirance qu'elle avait pour Jules depuis longtemps. "Tu n'as pas besoin de me remercier. Cette enquête a été passionnante. Et puis... Je te devais bien cela... Tu m´as permis de rencontrer des artistes tellement incroyables que nous sommes quittes..." Un silence prit place, comme si les liens venaient de rompre sous la charge sémantique de cet échange. Elle reprit. "En revanche j'ai un marché à te proposer...". Sur ces derniers mots, Jules se redressa en s'enroulant dans le drap pour cacher sa nudité d'Apollon et s'écria "Marché conclu !" Gabrielle rougit et détourna son regard en plongeant ses yeux dans sa tasse de café. Cette nouvelle proximité, qu'elle aurait pris volontiers pour de l'intimité, l'intimidait.  "Tu ne sais même pas de quoi il s'agit...". Un sourire qu'elle ne put réfréner, déborda de la tasse. Il n'avait pas besoin de connaître les clauses du contrat. Depuis le premier jour, il savait qu'il accepterait tout d'elle. La vie l'avait mise sur son chemin et depuis lors, son ciel avait les couleurs d'un Van Ghogh. Jules ne s'arrêtait plus de parler. Il lui disait "Tu". Il ajoutait "me". Jamais dans sa bouche, ces deux mots n'avaient semblé si érotiques. Gabrielle avait fini son café mais faisait encore semblant de le déguster. Elle n'entendait plus les rumeurs au dehors; les cris des vendeurs ambulants qui multipliaient les accroches séductrices en direction des badauds, les claxons des voitures qui s'échauffaient emboîtées les unes aux autres, les pépiements des oiseaux qui frayaient sur le rebord de la fenêtre... Elle posa sa tasse, ivre de phéromones. "Nous devons aller déposer plainte pour le vol de nos papiers". Ensuite nous irons prendre un petit-déjeuner. Je t'expliquerai"...