Les cloches sonnent. Il doit être 19h, se disent les enfants qui se mettent à courir à travers champ. Malgré leur essoufflement, ils sentent le fumet du dîner qui les accueille aux portes de la demeure familiale. Fatigués de trop de rires et de pleurs, les mains sales, la tête pleine de jeux, les six demi-frères et demi-sœurs de cette famille recomposée entrent en fanfare dans le salon, et se faufilent en file indienne vers la salle d'eau du rez-de-chaussée. 

 

David, le plus petit de la fratrie, tente désespérément de se frayer un chemin à travers les aînés, mais comme chaque soir, il sera le dernier à laver ses petites mains potelées. Sur la pointe des pieds, il ouvre le robinet, appuie sur le pousse-mousse qui s'épanche sur le rebord du lavabo et frotte une fois ou deux ses menottes enfantines. 

 

La table est déjà complète. David peine à se hisser sur le réhausseur de sa chaise. Il sort sa serviette à carreaux rouges et blancs de son rond de bois et la pose sur ses petits genoux plein d'égratignures.

 

Les avant-bras de chaque côté de son assiette, bien sagement, il attend que Marie lui serve ce bourguignon qu'il déteste tant. Mais avec une résignation tout éduquée, David finit son assiette. Papa coupe en tranches épaisses l'énorme pain de campagne qu'il distribue à chacun, réservant le quignon pour son benjamin. Sous ses boucles blondes, au fond du bleu de ses yeux, dans un timide merci, le petit garçon reste muet. 

Sa grande sœur, assise en face de lui, le couve du regard. Elle ferme ses paupières lentement comme pour l'encourager, pour lui dire "ne t'inquiète pas, dans trois jours nous serons de retour chez maman." 

 

Le petit enfant de trois ans attend enfin qu'on l'autorise à descendre de table. Il prend la main de sa sœur qui va l'aider à laver ses quenottes de lait. C'est leur unique moment d'intimité au cours duquel ils peuvent se souvenir qu'avant d'être si nombreux à partager leur père, ils n'étaient que deux. C'est leur unique moment d'intimité où le visage de maman peut se refléter dans le miroir. Ils espèrent tellement qu'elle ne les aura pas oubliés pendant ces trop longues grandes vacances. 

 

La nuit descend. Le marchand de sable caresse doucement les yeux de Petit David, tandis que le Grand David est encore en bas avec Marie et son nouveau compagnon. Dans les premiers instants de ses rêves, il imagine le retour de maman. À peine sortie de la voiture, elle serre l'autre David dans ses bras, et le laisse, lui, au seuil de la maison de papa. Il essaie de crier, de lui dire qu'elle se trompe. Elle n'entend rien. Elle n'est déjà plus là. Le bruit de la voiture se fait de plus en plus lointain. Alors petit David se met à pleurer. Une voix lui dit "Ne pleure pas" et un mouchoir immense lui recouvre entièrement le visage.