Gaia de Maurandie à Abbigaelle Saint-Songe

Ma bien chère cousine, vous ne pouvez imaginer ce que j'ai ressenti en découvrant votre dernier tableau. Que ma surprise fut grande, il ne vous aura pas échappé que j'espérais que vous fissiez mon portrait depuis des lunes. Mais dans ces conditions, qu'aucun modèle n'aurait su prévoir, je dois vous dire mon très grand étonnement !
Mon amie Cécile en fut tout ébahie, elle qui se faisait une idée bien différente de votre peinture.
Le fond carmin est particulièrement bien choisi et l'on croirait qu'il bouillonne plus à son aise que mon âme. Une tonalité plus feutrée n'aurait pas été pour me déplaire, le portrait n'en aurait été que plus en relief, mais sans doute avez-vous voulu porter l'accent sur cette société corrompue, violente et moribonde qui me cause tant de tracas. Aussi, je pense qu'aucune autre teinte n'eut été plus éloquente et vous avez fait pour le mieux.
Ma chevelure s'épanche comme les flammes furieuses d'un sabbat. Entendez-vous par là, qu'ils auraient besoin d'une coupe en leurs pointes ? Vous connaissez mon attachement à ces antennes de kératine qui me tiennent en étroite relation avec la Terre. Vieille superstition, s'il en est de jeunes... Mais pouvons-nous séparer la chair de son esprit ?
L'ovale de mon visage est si peu anguleux, que vous avez toute ma gratitude pour ces années qui m'éloignent ainsi d'une quarantaine, pourtant de plus en plus pressante. Cécile me faisait remarquer d'ailleurs, que sous les traits adoucis de votre pinceau, mon profil avait évacué cette fatigue et cette maigreur qui trop souvent me creusent. Comme j'aurais aimé qu'elle fut une contemplatrice moins attentive ! L'avantage, dans le rose pâle que vous m'avez donné, est qu'il est moins coûteux et plus lumineux que le fond de teint que j'applique chaque jour, pour faire illusion ! À ceci près qu'il me donne un air innocent et naïf qui ne sied plus guère à une femme de mon expérience. Mais je ne vous en veux pas ! D'aucuns me disent parfois que mes stupeurs, pourtant si légitimes, gagneraient à s'endurcir dans la résignation ! Dans ce cas précis, le gris eut été plus indiqué, par conséquent je me satisfais de votre choix sans disconvenir. Vous n'avez jamais donné dans les nuances de noir et moi non plus.
Et mes yeux, chère cousine ? Fallait-il que vous les fassiez si grands ouverts ? Ai-je à ce point ce regard effaré ? Non pas qu'ils me paraissent disproportionnés, mais je m'inquiète d'encourager ainsi à une hardiesse qui ferait plus d'âpres disciples que d'heureux observateurs... N'en déplaise à autrui, j'assume bien volontiers cette posture curieuse et impitoyable. Tout me passionne et rien n'échappe à mon œil de lynx. Quant au vert, il est dosé à souhait.
J'aurais à redire sur cette bouche qui me laisse coi. ! Si minces que soient mes lèvres, jamais elles ne furent pincées au point d 'apparaître comme deux appendices lunaires froids et bleus. Il me brûle de vous dire qu'un léger interstice m'aurait soulagée de quelques soupirs. Je ne vous adresse aucune plainte, telle n'est pas mon habitude, mais mon goût pour la communication souffre de ce mutisme injuste dont vous m'accablez. Si encore, vous m'aviez représentée en buste, je me serais satisfaite d'une main tenant une simple plume... Un dernier détail a retenu notre attention. Mon nez. La petite rondeur dont vous l'avez gratifié en son bout me rappelle une anecdote qui m'arriva enfant. Mon père me raconta un jour que j'avais avalé une bille. Je le crus. Il s'avéra par la suite que cette bille était de cristal. C'est ce qui s'appelle avoir du nez.
Enfin, cousine, je tiens à vous dire que le support sur lequel vous avez peint mon visage masque une partie non négligeable de moi-même. En effet, cette toile fine et plane ne rendra jamais ni l'épaisseur de mes pensées ni la profondeur de mes sentiments. C'est un gouffre que vous avez ouvert entre mon image et moi, entre vous et votre triste parente. Je ne vous ai jamais demandé de me coucher sur un linceul. J'aime trop la vie pour cela.
Aussi suis-je contrainte d'interrompre cette missive, les mots pesant trop lourdement de leur histoire sur cette page prête à rompre. Jamais ma cousine, pareil affront ne pourra toucher le peintre. Le poète a cela de plus, qu'il délie les fils de l'ADN humain, à chaque phrase qu'il tend.

Je vous remercie donc ... Abbigaelle Saint-Songe. N'en prenez pas ombrage, cela serait encore trop peu.

Gaia de Maurandie

Montmartre, le 09/05/2014